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Frédéric Borel, une anti-starchitecte

Cet architecte parisien discret, lauréat du Grand Prix national de l'architecture 2010, défend une architecture « expressive », qui anime la ville.

Tel qui pleure jeudi, rira bien le mercredi... Par un de ces pieds-de-nez que le hasard du calendrier affectionne, le même qui se voyait retoqué le 17 mars 2011, candidat malheureux à la construction du centre « spirituel et culturel orthodoxe russe », quai Branly à Paris (7e), se retrouvait couvert d'honneurs le 23 mars, auréolé du Grand Prix national de l'architecture 2010, sous les ors du ministère de la Culture. Frédéric Borel, 51 ans, n'a pourtant rien d'une « starchitecte ». Et s'il rejoint aujourd'hui le cénacle du « Comité des grands prix nationaux de l'architecture » aux côtés de people tels qu'un Nouvel (1987), un Fuksas (1999) ou un Ricciotti (2006), il s'en distingue volontiers par sa discrétion légendaire. « Je préfère qu'on photographie mes réalisations, plutôt que moi-même. L'architecte doit faire partager une vision. Il n'a pas à monter sur la scène. »

Fausse timidité

Costume sombre, chemise blanche, silhouette taillée à la serpe de marathonien - qu'il est -, allure juvénile et sourire espiègle ; ce faux timide, au final étonnamment volubile, reçoit à son agence, dans une rue paisible du XIVe arrondissement de Paris. Une bâtisse XIXe, à l'intérieur dessiné par ses soins, où vous accueillent les maquettes de ses projets et réalisations. « Ma déception était grande d'avoir perdu le concours pour le centre orthodoxe russe, mais l'émotion était intense le soir du Grand Prix, souligne-t-il. Architecte est un métier de solitude et de doutes, et il y a peu de récompenses aussi prestigieuses que celle-là... » La profession continue pourtant de faire rêver les jeunes bacheliers (les écoles refusent du monde). Pourquoi l'avoir choisie ? « J'étais attiré par la peinture et les arts, mais également habité par l'idée de bâtir. L'architecte effectue la synthèse entre une vision et la rigueur nécessaire à sa réalisation. » Attiré aussi par le côté artisanal du métier, peut-être par atavisme familial : un grand-père menuisier et une grand-mère couturière.

L'aîné de la fratrie (deux autres frères et une sœur) passe son enfance dans le Gard, puis en Haute-Savoie, du côté d'Annecy; au gré de la carrière du père, ingénieur dans la sidérurgie. Bac en poche, il « monte à Paris » où il s'inscrit à l'Ecole spéciale d'architecture (ESA). C'est là qu'il croise Christian de Portzamparc, alors jeune « visiting professor ». Quatre années d'apprentissage suivront, pendant lesquelles Borel travaillera à son agence « deux après-midi par semaine, puis de manière de plus en plus intensive ». « C'est à son contact que j'ai appris à comprendre les autres, les situations urbaines. Je lui dois de belles années. J'ai eu le sentiment de grandir auprès de lui et avec lui. » Il s'en émancipe pourtant en 1984, pour fonder sa propre agence.

Vraie expressivité

En ce mitan des années 1980, quelques immeubles de logements à Paris - rue Ramponeau, boulevard de Belleville - lui valent les faveurs de la critique. « Liberté formelle, porosité de l'îlot, niveau de finition exceptionnel pour du logement social ! Borel nous faisait entrevoir une nouvelle manière de concevoir l'architecture et la ville », se souvient Gaëtan Le Penhuel, alors étudiant à l'école de Paris-Belleville. « C'est une architecture de grande qualité, facile à photographier, mais difficile à appréhender juge Nicolas Borel, son frère photographe... d'architecture. Frédéric travaille énormément et contrôle tout. C'est un perfectionniste ! » Influencée par celle de Portzamparc, l'écriture de Frédéric Borel a pourtant parfois été jugée formaliste voire exubérante. « Je crois plutôt qu'elle prend le risque de l'expressivité, tempère-t-il. L'ornement ne doit pas être systématiquement dénigré. J'assume l'idée que l'architecture ne soit pas banale. Elle peut être silencieuse ou calme, mais pas banale. Nos villes sont pleines d'expressions, elles ont besoin de ça. »

Architecture qui swingue

« Au fil de son travail, Frédéric Borel s'est créé un univers et un vocabulaire très personnels », analyse aujourd'hui son biographe et ami, l'architecte Richard Scoffier. « Altérité » est un mot qui revient souvent dans sa bouche. « L'architecture doit proposer des espaces de partage pour vivre ensemble, accueillir et protéger. Quel que soit le programme, le projet doit offrir des espaces en plus, réorganiser l'espace urbain, enrichir la ville. » Le logement social n'y échappe pas, qui à budget riquiqui, peut offrir « quelques intentions luxueuses », « une attention envers les occupants ». « L'espace se déploie là où tout pourrait être bouché. On a envie de dire : il y a du jazz dans cette architecture, et quel swing ! », observe ainsi Claude Labbé, directeur du développement chez Setec Bâtiment. Récemment, Bruno Fortier lui a tendu la main sur des projets urbains, une forme de réflexion nouvelle pour lui.

Et comment son architecture se débrouille-t-elle avec des règles de plus en plus contraignantes, qui font du moindre décrochement un pont thermique, et du moindre recoin un lieu pour SDF ? « On peut faire bouger les lignes, trouver des compensations sans être dans la dérogation », estime-t-il. « De toutes manières, l'exercice du métier est difficile. Cinquante dossiers de candidatures par an pour être retenu sur deux concours. Trois-cents candidats pour construire 50 logements... » D'où un certain sentiment de déclassement partagé avec d'autres confrères. « Tous les architectes sont descendus d'un rang sur l'étagère, me disait récemment mon ami François Chochon. Le métier pourrait être plus festif ! », déplore-t-il pudiquement. Un tableau assez sombre de la profession, qui n'empêche toutefois pas ce travailleur acharné de vouloir expérimenter encore et toujours dans sa pratique quotidienne, car « les choses en deviennent meilleure »...

FOCUS
1959 : Naissance à Roanne (Loire).
1982 : Diplômé de l'Ecole spéciale d'architecture (ESA), Paris.
1984 : Ouverture de son agence à Paris.
1986 : Immeubles de logements, boulevard de Belleville et rue Ramponeau, Paris XXe.
1999 : Chevalier des Arts et des lettres.
2002 : Ecole nationale supérieure d'architecture de Paris-Val de Seine.
2011 : Grand prix national de l'Architecture 2010.
 
 

Source: www.lemoniteur.fr





 
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